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LA  TONNELLERIE
cet artisanat qui se perd


 
                                                                                                                                                   
             

 

Article paru dans LE SUMENOIS de juin/juillet 1974

En mars 1973, nous avions amorcé une série tendant à donner la parole à des artisans locaux qui, arrivés à l'âge de la retraite cessaient leur activité sans que quiconque semble soucieux de leur succéder dans notre village ; il faut dire que de l'avis même des artisans, l'un cordonnier, l'autre maréchal-ferrant, la vie avait été dure et peu de jeunes aujourd'hui seraient prêts à tenter l'aventure. D'autre part, nous nous étions interrogés sur les raisons qui faisaient que ces activités périclitaient...

C'est avec ce même souci que nous donnerons aujourd'hui un aperçu de la tonnellerie, de son passé, ses coutumes, ses exigences et son déclin, à travers une discussion informelle qui a réuni autour du micro du Suménois,  MM J.LAPORTE, Jean-Pierre MICHEL, Jean MICHEL.

...

Histoire et coutumes

Les origines de la tonnellerie remontent très certainement aux années 1000 ou 1100, ce fut en quelque sorte la première industrie de Sumène ; en plein essor au Moyen Age, la tonnellerie eut son premier âge d'or au XVIIème siècle. C'est alors à Sumène une puissante corporation. Ils ont leur chapelle à l'église. Leur fête qui donne lieu à de grands déploiements de fastes avait lieu pour la Saint-Joseph le 19 mars.


Au tout début, on appelait les tonneliers les fustiers parce qu'ils faisaient de la charpente. Il y avait alors beaucoup plus de châtaigniers qu'aujourd'hui.

Les tonneliers avaient aussi leur chanson dont M Jean MICHEL nous a chanté quelques extraits

     Bon tonneau ventru que contiendras-tu
     Du bon vin pour les vignes morbleu
     Je préférerais briser mon tonneau
     Si je savais qu'il contienne de l'eau
     Pom pom pom pom pom pom pom pom (bis)

       Si je savais qu'il contienne de l'eau
     Pom pom pom pom pom pom pom pom (bis)
     Si je savais qu'il contienne de l'eau
     Frappe le cercle du tonneau, maillet sonore
     Je préférerais briser mon tonneau
     Si je savais qu'il contienne de l'eau"

La coupe du bois

La plupart du temps, à la fin du XIXème siècle encore, il fallait aller couper le bois sur place (châtaignier). Il y avait le scieur de long qui sciait "la douelle"; le tonnelier prenait "l'esclapadouïre" et il fendait la douelle. On descendait de 100 à 120 kg de bois à dos d'homme de la Fage jusqu'à Sumène et on le mettait en "castel" afin que le bois sèche. Le bois était disposé dehors, ceci afin que la pluie nettoie le tanin, meilleur moyen de sécher le bois. En septembre, on enfermait le bois et il était sec pour l'année suivante. Il fallait travailler le bois bien sec.

La fabrication du tonneau

Ayant choisi son bois, le tonnelier prenait la douelle, arrondissait à la varlope, en laissant toujours un peu de vieux que l'on appelait le "témoin" ; une fois la douelle arrondie, le tonnelier la dégrossissait à l'esclapadouïre à chacune de ses extrémités, puis il finissait à la colombe (grand rabot). En général pour faire le tonneau, on prenait du bois bouscot qui est un bois nerveux. On lui donnait la forme d'un cône. Pour faire l'arrondi, il n'y avait pas de mesure, cela se faisait au coup d'oeil et c'était malgré ce, précis.

Pour monter le tonneau on alignait les douelles sur une planche qu'on mesurait. On mettait une douelle mince et une large. Se munissant ensuite d'un cercle de fer sur laquelle on plaçait une cale de fer au niveau des rivets que l'on maintenait avec la main et l'on formait le tonneau en alignant les douelles et en déplaçant la cale à chaque fois ; le plus délicat c'était pour mettre la dernière douelle. Après avoir cerclé en deux endroits, le tonneau n'avait pour l'instant que la forme conique. Afin d'incurver la partie inférieure du tonneau, on chauffait à l'intérieur. La chaleur ayant dilaté les douelles, on serrait progressivement jusqu'à obtention d'une courbe optima et on cerclait.

Afin de placer les fonds du tonneau, il fallait aux parties supérieure et inférieure faire la rainure où s'adapterait le fond, à l'aide d'un appareil assez barbare composé d'une planche verticale supportant un rabot arrondi. On mettait le tonneau contre et on tournait afin de faire une excavation. On travaillait le tonneau autant que possible quand il était chaud ; à ce moment donc il fallait travailler assez rapidement.

On préparait ensuite les cerceaux qui allaient former l'armature du tonneau. L'opération suivante était celle du "fonçage", c'est à dire la fabrication des "fonds". Pour faire le fond, on traçait sur plusieurs douelles assemblées six coups de compas; on marquait le fond, on sciait et l'on rabotait en biseau. On l'enfonçait ensuite à coups de marteau en veillant à ce que le sens des douelles du fond soit dans le même sens que la bonde ; enfin, on resserrait les cercles et on mettait le tétier.

Un ouvrier mettait environ trois heures pour faire un tonneau. Travaillant souvent plus de dix heures par jour, le tonnelier réalisait de trois à quatre tonneaux par jour, selon les tailles bien évidemment. Mais le lundi, déclare M Jean MICHEL, c'était pas terrible ; on disait "on va manger un anchois" puis l'on faisait un tour de ville avec une varlope sur l'épaule, mais le reste du temps c'était dur et le samedi, c'était à celui qui aurait le plus vite fini. Mais la camaraderie existait alors; celui qui avait fini le premier allait aider l'autre qui était en retard.


Interview de M Jean MICHEL

Le Suménois :
De votre temps, combien y avait-il de tonneliers à Sumène ?

J Michel:
Huit. LAPORTE, PUECH, CASTANIE Michel, CABANIS, BANASTIER, LABRO et enfin MICHEL. Ils avaient formé un syndicat afin de maintenir les prix ; il a été parti de Sumène près de 30 000 comportes par an. 

LS
Comment a évolué la production ?

JM :
Il n'y a qu'à consulter les chiffres ...En 1947, j'expédiais 6 000 comportes et 4 000 tonneaux puis petit à petit cela a diminué. En 1968, expédition de 1 800 comportes ; en 1970, 1 000 ; l'an dernier, il en est parti 10... mais pas pour ramasser des raisins, pour planter des arbustes !
Les comportes étaient expédiées dans tous le midi, en Algérie et en Corse. Chaque région avait sa forme de comporte : les principales villes productrices étaient Sumène et Saint Jean du Bruel. Cela faisait du mouvement dans Sumène et occasionnait des travaux annexes. Il régnait alors aussi une solidarité peu commune entre patron et ouvrier qui faisaient alors le même travail.

LS :
Votre famille est traditionnellement vouée aux comportes ?

JM :
Depuis 1830 en tout cas puisque j'ai trouvé trace de ventes à cette période. Mon père, lui, s'était mis à son compte à son mariage en 1895. Il avait alors une importante clientèle en Algérie et lors de la destruction du vignoble par le phylloxéra, il a fait partir là-bas (où la vigne n'avait pas souffert) toutes les comportes de Sumène qui étaient embarquées à Sète.

LS :
Il obtint même une médaille paraît-il ...

JM :
Oui, lors d'une exposition en Corse, cette médaille donna lieu d'ailleurs à une curieuse plaisanterie. Peu après, mon père se "fit porter" conseiller municipal. Le parti adverse afficha alors une épitaphe où l'on pouvait lire : "Moi, j'ai des médailles mais ce que je désirerais encore, avoir la belle toison d'or."
Mais voilà que le plastique a fait son apparition, que les "pastières" peuvent désormais parcourir les vignes à travers des plants soigneusement espacés. Comportes comme tonneaux ont perdu de leur raison d'être. Les voilà condamnés à recevoir des arbustes ou à servir de table à bar dans des salles de séjour.
Le temps a véritablement marché trop vite ...


 



 
 
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